Il reste 96 % du secteur des musées à étudier !

L’étude menée par l’Observatoire des politiques culturelles sur l’impact de la gratuité des musées a révélé quelques premiers éléments dans l’ensemble assez positifs. Elle s’est appuyée sur des sondages réalisés dans 36 musées à trois périodes différentes : novembre et décembre 2012 (période 1), janvier et février (période 2) et mai-juin (période 3 ).

Une fréquentation du premier dimanche réussie sans dépends sur les autres dimanches

L’étude a bien tenu compte que de nombreux musées pratiquaient la gratuité du premier dimanche avant la mise en application du décret. Les chiffres sur la fréquentation du premier dimanche sont excellents : Pour les musées qui la pratiquaient avant la mise en place du décret : nov-dec 2012 : augmentation de 168 % , jan-fev 2013 : augmentation de 379 %, mai-juin 2013 : augmentation de 147 %; Pour les musées qui ont démarré au 1er janvier : nov-dec : le premier dimanche n’est pas gratuit. Il est moins fréquenté que les autres dimanches, jan-fev 2013 : augmentation de 155 %, mai-juin 2013 : augmentation de 45 %.  On retiendra donc que la gratuité du premier dimanche fonctionne mieux dans les musées la pratiquant depuis longtemps. La fréquentation des autres dimanches n’a pas diminué. Il n’y a donc pas de transfert des dimanches payants vers les dimanches gratuits, pas d’effet d’aubaine comme redouté.

Des publics qui évoluent au cours du temps

Les touristes étrangers ne sont pas plus nombreux. La gratuité bénéficie essentiellement à un public féminin et un public de plus de 50 ans. L’étude dit qu’elle n’a visiblement pas d’effet sur les moins de 20 ans (public d’ailleurs plus concerné par l’action en milieu scolaire, peu courante le dimanche évidemment). Cela dit, l’évolution de l’âge des publics lors des dimanches gratuits est intéressante à relever : les moins de 20 ans passent de 1 % (période 1) à 2,5 % (période 2) puis à 4 % (période 3), bien mieux que les dimanches payants ( 1 – 1 – 2);  les 20-29 ans passent de 11 % (période 1) à 15 % (période 2) puis à 19 % (période 3), fréquentation moins importante que les dimanches payants ( 22 – 15 – 24). Quant aux 50 ans et plus, leur part est toujours plus importante les dimanche gratuits que les dimanche payants mais en nette diminution passant de 52 % (période 1) à 45 % (période 2) puis à 40 % (période 3), alors que leur présence les dimanches payants reste stable autour de 31,5 %.

Des musées qui soutiennent majoritairement la mesure

Les équipes des musées soutiennent la mesure avec une médiane de 8/10 (en période 2 et 3), ce qui veut dire que plus de la moitié donnent au moins 8/10 à la mesure. Cela nous incline à penser que les musées sont loin d’être unis dans la croisade menée par le directeur du Musée de la Photographie dont les prises de position sont particulièrement bien relayées par les médias. Concernant ce dernier, il est clair que ses éventuels problèmes financiers ne viennent pas de la gratuité du premier dimanche mais bien d’un sous-financement structurel lié au projet d’agrandissement, de l’explosion des coûts de l’énergie et de l’absence d’argent à tous niveaux (pouvoirs publics, sponsors, etc…) pour un projet en développement.

Des questions qui méritent réponse

Certains regardent à nouveau du côté de Paris en soulignant l’arrêt de la gratuité du premier dimanche au Louvre. La situation du premier musée au monde est symbolique. La gratuité du premier dimanche y est un succès. Les études montrent que les franciliens sont plus nombreux que les touristes le premier dimanche du mois mais l’hyperfréquentation du Louvre est un vrai problème même en dehors de ce jour-là. Rappelons néanmoins que cet arrêt ne concerne que la haute saison touristique et que tous les autres musées nationaux français restent gratuits le premier dimanche du mois. Je me permets de renvoyer au brillant argumentaire de l’association Louvre pour tous1 sur la question. Quant aux autres grands musées des grandes capitales, rappelons que les musées de Londres sont gratuits tout le temps et que les avant-soirées sont gratuites tous les jours à Madrid au Musée du Prado et au Musée de la Reine Sophia. Là aussi, je renvoie à un excellent article du journal Le Monde2 faisant le point sur les pratiques en la matière.

D’autres se demandent si le coût d’entrée d’un musée est le vrai frein alors que l’entrée d’un musée coûte 10 fois moins qu’un ticket de concert. L’étude répond partiellement à cela puisque 29 % des sondés dans un musée le premier dimanche du mois affirment qu’ils ne seraient pas ou sans doute pas venus si cela n’avait pas été gratuit. Il est utile de remarquer qu’il existe de nombreux festivals de musique gratuits aussi. Relevons que le célèbre festival de musique du monde Sfinks est passé de payant à gratuit avec des résultats très intéressants3 !

Une gratuité totale ne dévalorise-t-elle pas les oeuvres ? Rappelons quand même que la gratuité ‘totale’ n’est appliquée que 12 jours par an, ce qui est quand même assez réduit. Les collections du British Museum sont-elles dévalorisées par leur accès gratuit permanent ? I don’t think so !

Reste l’importante question du coût de la mesure pour les musées. Peut-être que les résultats finaux de l’étude donneront des infos précises. Mais de manière empirique, ce n’est pas très compliqué à calculer en terme d’ordre de grandeur. Nous savons qu’au temps où le ministère remboursait les tickets du dimanche à 12 musées (parmi les plus grands), cela lui coûtait environ 60.000 euros par an. Si l’on sait qu’aujourd’hui environ 60 musées subventionnés (dont beaucoup plus de ‘petits’ musées) la pratiquent, on peut estimer ce coût entre 240.000 et 270.000 euros. Un coût théorique car la gratuité amène un public important qui ne viendrait pas autrement. Si on estime à 70 % les gens qui seraient venus quand même selon les chiffres de l’étude (et qui n’auraient pas toutes payé le prix plein), on peut évaluer le coût de la mesure pour l’ensemble des musées entre 170.000 à 190.000 euros. Sur un refinancement de l’ordre de 5 millions du secteur en moins de 10 ans, cela représente donc moins de 4 %.

A quoi les musées dépensent-ils le reste ? A quelles fins et avec quelle utilité sociale ? Combien d’entrées gratuites aux vernissages ? Avec quel ratio entre recettes propres et aides publiques ? Voilà diverses questions sur l’utilisation de 96 % des subventions du secteur qui mériteraient certainement une belle étude. C’est une proposition sérieuse au prochain ou à la prochaine ministre de la Culture. Ce ne sera pas la seule !

Jacques Remacle

1. http://louvrepourtous.fr/Dimanches-gratuits-supprimes-notre,771.html

2. http://www.lemonde.fr/culture/article/2014/02/11/louvre-moma-tate-modern-quels-sont-les-tarifs-des-plus-grands-musees_4363681_3246.html.

3. http://next.liberation.fr/musique/2013/07/29/sfinks-plein-les-oreilles-et-a-l-oeil_921585

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